Il y a des histoires…
Par Laurène, Éducatrice Spécialisée
Il y a des rencontres professionnelles qui ne nous quittent pas.
Pas parce qu’elles ont été simples.
Mais parce qu’elles nous obligent à déplacer notre regard.
Pour moi, c’est celle de Théo.
Le contexte
Théo venait d’un ITEP, un Institut Thérapeutique, Éducatif et Pédagogique.
Les ITEP accueillent des jeunes présentant un handicap psychique, c’est-à-dire qu’ils ne parviennent pas à gérer émotionnellement ce qui les traverse. Envahis par des émotions difficiles à contenir qui les submergent, ces jeunes évacuent comme ils peuvent de manière inadaptée. On appelle cela des troubles du comportement : colère, agressivité, passages à l’acte, ou parfois repli sur soi.
À ses 14 ans, Théo a rejoint l’établissement médico-professionnel (EMPro) où je travaillais, qui accueille des adolescents et jeunes adultes présentant une déficience intellectuelle légère, avec ou sans troubles associés. Dans ce type d’établissement, les jeunes participent à différents ateliers, animés par des éducateurs spécialisés, des éducateurs techniques spécialisés, des moniteurs éducateurs ou des enseignants.
L’arrivée de Théo
Cela n’a pas été simple. Le cadre était trop pour lui. Un élément qui marquait : Théo portait toujours son manteau. Même en intérieur, même en atelier. Il refusait catégoriquement de l’enlever. Insister pouvait provoquer insultes, troubles du comportement.
Si une majorité de l’équipe pluridisciplinaire y voyait un acte de défiance, de provocation à l’égard du cadre, moi j’y voyais au contraire un langage. Un besoin de se rassurer : comme une seconde peau. Une protection. Pour moi, Théo ne provoquait pas gratuitement, il nous montrait qu’il avait peur. Peur d’être dans cet établissement de “grands”, dans un lieu différent de celui qu’il avait toujours connu.
Son rejet des autres, ses mots durs, ses refus de s’impliquer en atelier en faisaient partie. Parce qu’accepter d’être avec les autres, c’était reconnaître qu’il avait une difficulté, une vulnérabilité. Théo avait surtout peur de l’échec et de ce que cela lui renverrait pour son estime de lui, déjà si faible.
Il semblait donc ne s’intéresser à rien et ne voulait rien faire.
Dans mon atelier
À cette période, j’animais un atelier d’activités manuelles. Et, dans ma salle, il y avait un lavabo.
Théo y passait le plus clair de son temps à faire couler de l’eau sans s’impliquer dans quoi que ce soit mais, au moins, n’errait pas dans les couloirs.
Avec lui, j’étais patiente. Je respectais son rythme.
Je me disais qu’en lui laissant du temps, en lui permettant d’être là sans pression, il finirait peut-être par prendre confiance et par s’installer dans l’atelier.
Il restait d’ailleurs plus souvent dans le mien, parce que je ne forçais rien.
La seule limite que je posais : ne s’en prendre ni aux autres, ni à leur travail.
L’incident
Sept mois après son arrivée, Théo semblait en être au même point. Manteau, errance dans les couloirs, un nombre incalculable de réunions éducatives contre son comportement à l’égard des jeunes comme des adultes.
Et puis ce jour.
Dans mon atelier, avec son manteau, et le lavabo. Il semblait calme. Pourtant, à un moment, il s’est mis à arroser un autre jeune. À ce moment-là, je me suis mise en colère. Vraiment. Comme rarement. Parce que j’étais la seule à le défendre en réunion, à prendre du temps, à ne pas le brusquer et là… C’était trop.
Théo a souri en répondant quelque chose. Une énième excuse que ce n’était pas de sa faute. Je ne l’ai pas entendu. J’y ai vu la provocation de trop.
Je me suis énervée davantage.
C’est à ce moment-là que Théo a développé un trouble du comportement important.
Il s’est mis dans une colère très forte, a balancé une partie du matériel à portée de main et est sorti de l’atelier en injuriant, et en claquant la porte.
Cela m’a d’autant plus énervée, mais m’a donné raison.
Sur le moment, j’ai vécu cela comme un trouble du comportement classique.
Quelque chose que l’on rencontre souvent avec ce type de jeunes.
Théo a erré dans le couloir jusqu’à 16h, heure de sortie des jeunes.
La réunion d’analyse des pratiques
Après le départ des jeunes, nous avions une réunion d’analyse des pratiques.
On m’avait demandé de présenter un projet que je souhaitais mettre en place.
Il s’agissait d’un projet de valorisation.
L’idée était de mettre en avant le positif et le normal, car les jeunes sont très souvent sanctionnés pour ce qui ne va pas, mais rarement valorisés pour ce qui va bien ou pour ce qui est simplement conforme.
Par exemple, on reprend un jeune qui arrive en retard, mais on ne dit pas aux autres que c’est bien d’être arrivés à l’heure.
Mon objectif était de travailler l’estime de soi à partir de ce qui est valorisant, plutôt que de sanctionner en permanence le négatif.
La réunion s’est très mal passée.
L’ancienne équipe éducative avait une vision très traditionnelle et n’a pas accepté cette proposition.
La personne chargée de l’analyse des pratiques n’a pas tenu une posture neutre.
Les critiques sont devenues très dures.
On m’a accusée de manipuler les jeunes, de les acheter.
C’était extrêmement difficile. Tellement injuste, tellement violent. L’intervenante n’avait jamais pris le temps d’écouter mes arguments ni ma posture. Et m’a dit des choses extrêmement déplacées et profondément blessantes. J’ai eu une envie que je n’avais jamais eu auparavant et qui m’a presque débordée : la frapper. Jamais je n’avais ressenti cela pour personne, je ne pouvais pas bien sûr, alors je me suis enfuie…, en claquant la porte.
C’était la première fois de ma vie que j’avais une telle colère en moi et une telle attitude.
Après la réunion
Je n’y suis pas retournée. L’intervenante n’est pas venue me voir. Lorsque je me suis levée pour quitter la pièce, parce que je saturais, elle s’est exclamée comme une victoire : « La preuve que j’ai raison, vous n’assumez même pas, mademoiselle ! ».
À la place je suis allée me réfugier dans mon atelier. Il n’était pas l’heure de partir. La directrice n’était pas là, je ne savais pas quoi faire, ni comment me canaliser.
Quelque chose de compulsif alors : J’ai rangé mon atelier. Tout. Comme jamais.
Il fallait que je fasse quelque chose. N’importe quoi mais que je bouge. Que je sois actrice. Car là, on venait de m’enlever cela.
Quand tout le monde est parti, j’ai écrit à la direction pour expliquer ce qu’il s’était passé.
La compréhension
En écrivant, j’ai alors eu une prise de conscience.
Ce que je venais de vivre : c’était un trouble du comportement.
J’avais essayé d’expliquer quelque chose.
On m’avait coupé la parole.
On m’avait attribué des intentions qui n’étaient pas les miennes.
Je m’étais sentie injustement attaquée.
Et j’avais explosé.
À ce moment-là, j’ai repensé à Théo.
À ce moment précis dans l’atelier où il m’avait répondu quelque chose que je n’avais pas entendu.
Il avait essayé de m’expliquer que ce n’était pas volontaire, qu’il n’avait pas fait exprès.
Et moi, je n’avais pas voulu entendre.
Je me suis rendue compte que ce qui avait déclenché son trouble du comportement n’était pas une intention de nuire, mais le fait que sa parole n’avait pas été entendue. Comme la mienne.
Je me suis rappelée de son visage, qui n’était pas le même que d’ordinaire. Son sourire était nerveux, pas amusé. Sa voix était sincère, pas provocante. C’était allé trop vite, je l’avais jugé, sans l’écouter.
Je me suis rendue compte que je n’avais pas géré un trouble du comportement.
Je l’avais provoqué.
Le lendemain
Le lendemain, j’ai demandé à Théo de venir dans mon atelier.
Il pensait qu’il allait être sanctionné.
Il s’est assis le plus loin possible de moi.
Je me suis assise aussi, et lui ai dit que j’étais désolée.
Je lui ai expliqué que je ne l’avais pas écouté, qu’il avait essayé de m’expliquer que ce n’était pas volontaire, et que je n’avais pas voulu entendre.
Je lui ai demandé pardon.
Je lui ai dit que s’il avait développé un trouble du comportement, ce n’était pas à cause de lui, mais à cause de moi.
J’ai vu son regard changer.
Son corps se relâcher.
J’ai vu alors quelque chose de rare : un arrêt sur image.
C’était la première fois qu’un adulte lui demandait pardon. La première fois qu’un adulte reconnaissait avoir eu tort et s’être trompé. Reconnaissait une erreur, et donc pour lui, une faiblesse.
À la question « Est-ce que tu acceptes mes excuses ? », il m’a répondu, d’une voix très basse, interloquée, presque timide : « Oui. »
Je lui ai dit que si un jour je recommençais à ne pas l’écouter, il devait me le dire. Que je serais là pour l’écouter. Que parfois la fatigue fait dire des choses injustes, mais que cela n’excuse pas tout. Que les jeunes, comme les adultes pouvaient se tromper.
À partir de ce jour-là, Théo a enlevé son manteau dans mon atelier.
Il a commencé à participer aux activités.
Et une relation de confiance s’est installée. Un mois plus tard, il me demandait si je pouvais devenir sa référente éducative.
Éléments de contexte ultérieurs
Avec le temps, l’établissement a évolué.
Progressivement, l’ancienne équipe éducative a quitté la structure.
Le contrat de la professionnelle chargée de l’analyse des pratiques n’a pas été reconduit.
Le projet de valorisation que j’avais présenté a été validé par la direction.
Il a été mis en place dans l’établissement et utilisé pendant quatre années consécutives avec des résultats surprenants et notamment une baisse significative des troubles du comportement.